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mardi, 04 octobre 2016

Rencontre avec Tania Le Saché, directrice d'ARB music

Tania Le Saché, directrice d'ARB music.jpgDepuis 17 ans cet éditeur singulier propose aux enfants chansons, rondes, comptines
et berceuses du monde.
Son catalogue, unique en son genre, recèle bien des pépites dont il a été rendu compte dans ce blog.
La Guadeloupe, la Grèce, l'Egypte,
l'Afrique de la forêt, L'Afrique noire,
la Colombie, l'Argentine,
L'Afghanistan, l'Iran, l'Arménie...

… comptent parmi ses plus grandes réussites.
En ce mois d'octobre 2016, sa collection « Terres d'enfance » s'enrichit d'un nouveau titre :
Centrafrique, rondes, comptines et berceuses
(critique en fin d'interview)

Enfants à l'Écoute: Comment tout cela a-t-il commencé ?
Tania Le Saché: Totalement par hasard. Je faisais dans la communication des opérations de sponsoring musical. J'ai été amenée à réaliser des enregistrements pour mes clients ce qui m'a conduit à la production musicale.

Eàl'É: Quel a été votre premier disque ?
TLS: C'était en 1995. Un enregistrement de chants et cantiques par le Choeur Choeur des moines de Zagorzk.jpgdes moines de Zagorzk. Après je suis passée à la musique classique, puis à la world music, mais il me manquait un fil conducteur. Je l'ai trouvé en proposant aux enfants des comptines du monde. A l'époque, il n'y avait quasiment rien sur le marché pour les enfants en ce domaine. Il a juste fallu comprendre les mécanismes qui régissent le monde du répertoire enfantin : comptines pour les faire chanter, danser, taper des mains et surtout il s'agissait de les rendre curieux d'autres pays - proches ou lointains.

Eàl'É: Quel a été votre premier titre ?%22Russie, rondes comptines et berceuses%22 avec Mamouchka.jpg
TLS: "Russie, rondes comptines et berceuses" avec Mamouchka en février
2001. C'est le début de la collection Terres d'enfance.

Eàl'É: Pourquoi russe ?
TLS: Je voulais commencer par mes propres origines. Pour réaliser ce premier album à destination des enfants, j'ai fait appel à Veronika Boulytcheva et Natalia Ermilova : deux artistes avec qui j'avais déjà travaillé dans le domaine de la world music adultes - ce qui m'a donné le cadre pour les disques qui ont suivi.

Eàl'É: Pouvez-vous nous parler de votre façon de travailler qui est très particulière par rapport à d'autres éditeurs ?
TLS: Je fais appel à des artistes d’origine étrangère qui vivent en France. C'est le chemin que j'ai parcouru moi-même. Sans entrer dans les thématiques de l'exil, je sais ce qui fait qu'un souvenir remonte à la surface. Quand je parle aux artistes présents en France mais qui sont nés ailleurs, je sens bien qu'on parle la même langue. On se comprend à demi-mots parce qu’on entre en résonance. Je leur demande de se souvenir simplement des comptines de leur enfance : c'est exactement ce que j'ai fait quand j'ai produit l’album de comptines Egypte, rondes, comptines et berceuses. J'ai fermé les yeux et je me suis souvenue de ce que chantaient, entre autres, les enfants des bateliers du Nil qui amarraient leurs « felouks » sur la berge de l’île de Zamalek où nous habitions, ou des chants des cortèges de « la mariée » qui passaient par notre rue.

Eàl'É: Vous avez vécu en Égypte ?
TLS: J'y ai passé une bonne partie de mon enfance.

Eàl'É: Mais vos parents n'étaient pas égyptiens ?
TLS: Non. Ma maman était grecque et mon papa était russe.

Eàl'É: Que demandez-vous à un artiste qui vient de Russie, du Congo ou du Viet-Nam, pour constituer le répertoire d'un disque ?
TLS: Je lui dis : tu te souviens de ce que tu entendais quand tu étais petit et tout de suite on part dans un univers de sentiments et d'émotion. Parfois il se souvient intégralement. Parfois il doit faire appel à la famille restée au pays. C'est une démarche presque psychanalytique : on essaie de reconstituer sa propre enfance avec son seul imaginaire.
Mais comme ces artistes vivent en France, ils ne jouent plus comme des artistes du pays et les sons qu’ils proposent sont colorés par le dialogue des cultures. Le métissage musical involontaire est quelque chose qui me fascine. Il vous projette là-bas tout en restant ici.

Eàl'É: À qui vous adressez vous ?
TLS: À des artistes qui évoluent dans le jazz, la world music ou le classique. Ils n'appartiennent pas au monde de l'enfance mais ils sont enthousiastes du projet : faire un retour dans la musique de leur enfance et la faire connaître même à leur propres enfants. Les disques du label sont faits pour les enfants qui vivent ici. Si par exemple j’enregistre un album de musique centrafricaine, je ne pense pas spécialement à l'enfant qui est en Centrafrique : je m'adresse à tout enfant qui vit en France et pas seulement à ceux de la diaspora afro-française ou aux enfants de fans de musique africaine. Je m'adresse à l'enfant qui vit en France pour qu'il se rende compte que l'autre n'est pas si différent de lui. Comme lui, il chante pour apprendre les couleurs, les chiffres, les jours de la semaine - même si les méthodes pour y arriver sont différentes. En France on va chanter 1, 2, 3 nous irons au bois, 4, 5, 6 cueillir des cerises... ; en Guinée on apprendra 1, 2, puis 2, 3, puis 3, 4, on revient toujours avec un chiffre en arrière. C'est comme les comptines arabes avec jeu de main : on commence à compter à partir du petit doigt alors qu'en Occident commence à compter à partir du pouce. On apprend avec des méthodes différentes mais en fait on apprend la même chose.

Eàl'É: Qui choisit les instruments de musique ?
TLS: L'artiste. Je lui donne un cadre et à l'intérieur ce cadre il a carte blanche pour le choix des instruments qu’il veut entendre. On fait appel à des instruments traditionnels du pays, non pas pour donner un caractère ethnologique mais pour restituer un son populaire. Le musicien tahitien choisira le ukulélé, l'Egyptien le doff et le nay, l'Africain le djembé et la sanza, ça me paraît tout à fait normal, mais cela reste le choix de l'artiste.

Eàl'É: Combien de pays sont représentés dans votre catalogue ?
TLS: Une cinquantaine. Ce sont des pays situés aux quatre coins du monde : Amérique du Sud, Asie, Europe; l'Afrique est particulièrement bien représentée, les Antilles également. A un moment, j'ai commencé à réfléchir à temps-calme-vol2.jpgdes disques en transversalité à partir de thématiques comme la danse et cela
a donné naissance aux albums Lève les bras et danse ou La savane danse ou la détente et les albums Temps calme  et Temps calme vol.2 .

Eàl'É: On trouve dans votre catalogue des pays assez rares : je pense par exemple au Cambodge, à l'Arménie, à l'Afghanistan
TLS: Ça fait partie de ces disques que je tenais à produire pour de multiples raisons. Le Cambodge parce que le répertoire aurait pu disparaître. Avec Pol Pot, toute une tranche d'âge de la population cambodgienne a été passé par les armes et n'a malheureusement pu transmettre la culture du pays. C'est pareil pour l'Afghanistan. Quand le disque a été enregistré il y avait beaucoup de massacres dans ce pays. Je voulais simplement rappeler que la vie continuait malgré tout avec des mamans qui bercent leurs enfants et des enfants qui jouent ensemble. L’album Arménie s'inscrit dans cette vision.

Eàl'É: Vous ne publiez que des CD ... Vous n'êtes plus très nombreux sur le marché à avoir ce courage ?
TLS: Je dirige une société de production de chansons et comptines du monde. Après il y a la façon dont on diffuse les enregistrements : CD, livre CD, livre audio, streaming, téléchargement, vidéo... Toutes les possibilités sont là.
Par exemple, je n'ai pas eu recours au livre CD mais j'ai beaucoup apprécié que Gallimard jeunesse sollicite nos enregistrements pour le livre-CD Les plus belles comptines du monde et soit revenu me solliciter pour Mes comptines du monde, un livre à puces musicales pour les petits paru en septembre.
Pour ce qui est de la diffusion numérique, tous les titres du catalogue se trouvent sur les plateformes que l'on connaît : i-Tunes ou Amazon pour le téléchargement, et Deezer, Spotify, Apple Music pour le streaming. Quelques uns, une soixantaine de titres, sont disponibles au streaming video sur YouTube qui me parait un bon complément du streaming musical.

Eàl'É: Vous avez même fait appel à des dessinateurs africains et je crois que vous avez un projet sur l'Afrique francophone...
TLS: En effet. Il y a un déficit d'écoles maternelles en Afrique et les enfants qui entrent à l'école, à 6 ans, reçoivent un enseignement en français.
Le catalogue contient un certain nombre de titres africains qui lui permettent de constituer une chaîne YouTube musicale et éducative pour l’Afrique francophone. A partir de ses comptines, ARB Music y propose des animations bilingues, langues nationales/français aux enfants d'âge pré scolaire, pour qu’ils puissent s'initier aux sonorités du français, langue officielle de la scolarité.

Eàl'É: Est-ce qu'il y a des artistes avec qui vous travaillez régulièrement ?
Marlène N'garo.jpegMarlène N'garo de Centrafrique,

Émile Biayenda du Congo Brazzaville et fondateur des Tambours de Brazza. Il a assuré les percussionsEmile Par F Moulet_Tambours de Brazza.JPG sur tous les disques africains du catalogue.



Magguy Faraux
qui est guadeloupéenne. Nous avons fait plusieurs disques ensemble
: des Magguy Faraux.jpgchansons et des comptines sur lesquelles on danse la biguine, la polka, la valse et le carnaval. Elle a aussi enregistré des contes: Contes du diable et des gourmandises

 

 

Eàl'É: Vous avez aussi un catalogue de contes ?
TLS: J'aime beaucoup les contes parce que je suis née dans un pays où la tradition orale est très présente. Petite, j'écoutais à la radio Ali Baba et les 40 voleurs ou Sindbad le marin , tirées des contes des Mille et Une Nuits. J'ai démarré une collection de contes de tous les pays. A part Marlène N'garo, Magguy Faraux, Khadija El Afrit et Emmi Kaltcheva, je n'ai pas trouvé beaucoup de musiciens qui aient eu envie de conter.

Eàl'É: Pourquoi cette collection s'est-elle arrêtée ?
TLS: A part l’intégrale des contes de Perrault, les titres de cette collection n'ont pas suscité suffisamment d'intérêt de la part du public qui se tourne plus volontiers vers les comptines et les berceuses.

Eàl'É: Avez-vous des disques chouchou ?
TLS: C'est difficile à dire, mais grâce à ces enregistrements j'ai fait des découvertes qui ont enchanté mon imaginaire.

Eàl'É: Vous avez des projets ?
TLS: Je viens de terminer un enregistrement avec Marlène N’garo, Emile Biayenda et Kossua Ghyampgy de comptines centrafricaines très colorées comme les papillons de ce pays. Il paraît en octobre et s’appellera justement Centrafrique rondes, comptines et berceuses

Eàl'É: Qu'est-ce qui vous pousse à faire ce que vous faites ?
TLS: J'espère contribuer à ce que les enfants - les futurs adultes - vivent ensemble paisiblement et je souhaite poursuivre la trajectoire d'ARB Music, fabrique d'émotions et d'ouverture pour les tout-petits.

 

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Marlène N'Garo : Centrafrique rondes, comptines et berceuses
ARB music, collection "Terres d'enfance",
CD 17,90 €

À paraitre le 28 octobre 2016


Marlène N'Garo (*) a fouillé dans sa mémoire pour retrouver des chansons et musiques de son pays d'origine - la République centrafricaine. En français et en sango, elle interprète avec grâce ce répertoire joyeux. Il y a dans cet enregistrement un bonheur et une liberté qu'on retrouve particulièrement dans "Bouki" où se répondent voix d'hommes et de femmes, mais aussi dans "Oka oka" et la berceuse "Langö é bolingo". Voilà qui donne furieusement envie de danser et de chanter : qu'importe qu'on ne comprenne pas toutes les paroles : il suffit de se laisser porter par les sonorités d'une langue inconnue, la guitare aux accents de kora de Marlène N'Garo et les superbes percussions de Jean-Emile Biayenda.

A partir de 3 ans

(*) On lui doit déjà L'Afrique Noire et L'Afrique des grands lacs chez ARB music